top of page

La dernière séance

Je sens les regards de désapprobation posés sur moi. Je m'y suis habituée, sans pour autant les laisser glisser. Dans mon crâne résonnent les mots durs, les jugements sans appel. Je balance compulsivement la poussette d'avant en arrière. L'autre jour, je me suis surprise à balancer mon chariot à la caisse du supermarché alors qu'il était à la crèche. Je commence à avoir des T.O.C. Non, je n'ai rien à faire ici et pourtant, j'en suis là, à trimballer mon gamin au cinéma à dix heures du soir. Adepte de la dernière séance.

Les couples qui font la queue derrière moi sont libres, ils n'ont pas d'enfant. Je décèle l'inquiétude sur leur visage. Ils hésitent à rebrousser chemin, je risque de leur gâcher la soirée. Je les envie, ces insouciants qui ne se préoccupent que d'eux-mêmes, qui viennent passer du bon temps. Qu'ils soient là pour se cultiver ou se bécoter en cachette, nous n'avons pas les mêmes préoccupations. Devant moi, un vieux célibataire. La barbe mal rasée, l'imperméable, le teint gris et les lunettes qui lui tombent sur le bout du nez. Celui-là préfère les personnages fictifs à la vraie vie. Je l'imagine se forcer à quitter son appartement plein de livres pour avoir l'impression de côtoyer le monde. Personne ne l'attend, personne n'en dépend. Derrière moi, un jeune couple qui n'a probablement pas regardé le programme, qui vient simplement se peloter dans le noir. Ce week-end, c'est la trilogie Pagnol aux Remparts. J'ai beau les connaître par cœur, je les regarde toujours avec autant de plaisir. J'espère pouvoir dormir un peu, au son des cigales. Comment peut-il s'endormir avec quatre-vingts décibels dans les oreilles ? Comment ne peut-il s'endormir qu'avec quatre-vingts décibels dans les oreilles ? Mystère. C'est comme ça, un point c’est tout, comme disent ceux qui ne trouvent pas d’explication. Le calme l'angoisse. Est-ce que les bébés ont déjà peur de mourir ? Le mien, oui. Il doit être très précoce. Ou alors c'est le fait d'être seul avec moi qui l'inquiète. Je sens bien que les autres aussi, s'inquiètent.

Il a sûrement des coliques, tu devrais essayer le lait anti-régurgitations. Tu l'as emmené voir un ostéopathe ? Est-ce que tu as essayé le cododo ? La camomille ? Une veilleuse ? Une veilleuse musicale ? Les massages ? Un bain ?

Il est têtu, nerveux. Il ne régurgite que parce qu'il a trop pleuré. Il déteste les bains. Il se débat, il lutte. Il aime sentir l'agitation du monde autour de lui. Au moins, on peut dire qu'il me ressemble. J’ai horreur du calme, je m'ennuie vite. Je n'ai jamais apprécié les bains. Comment est-il possible de prendre du plaisir à baigner dans de l'eau tiède, immobile dans sa propre crasse ? Après quatre mois de nuits blanches, je donnerais ma vie pour une heure de tranquillité. Je ne m'en fais pas pour sa santé, il fait des siestes gigantesques. Comme pour me narguer, il récupère la journée. Il a décidé de m'achever. À la crèche, c'est leur meilleur client. Elles le laissent parfois dormir quatre ou cinq heures d'affilée. Pas étonnant que sa nuit commence vers deux heures du matin et s'achève à cinq heures... Si j'ose exprimer mon mécontentement, elles me rétorquent qu'il faut respecter le rythme de "Bébé". Je n'ai qu'à ravaler ma fatigue et mes doutes. Me maquiller pour garder la face et aller travailler. Faire comme si j'étais la même qu'avant, faire croire que mon abattement n'est rien à côté du cadeau merveilleux que la vie m'a fait ! C'est ce que je dis à ceux qui me questionnent, pour les faire taire, pour me rassurer aussi, pour ne plus écouter la petite voix dans ma tête qui me somme de fuir. Contrairement à mon fils, je peux l'ignorer, faire semblant de ne pas l'entendre. Si je pars maintenant, il ne se rappellera pas de moi. Il n'a pas de père. Qui serais-je pour lui infliger ça ? Il n'a qu'une figure maternelle et manque de bol, elle est fardée de cernes et de larmes.


On devrait déménager. Notre appartement n'est plus vivable, mais je crains que ça ne le perturbe davantage. Mes abrutis de voisins ont la bonne idée, chaque fois qu'il daigne s'endormir, de taper contre le mur. Ils nous font payer notre tapage nocturne. Après m'avoir laissé des mots dans la boîte aux lettres et placardé des affiches de récriminations dans le hall, ils ont osé appeler la police. Ils se sentent impuissants. Ils ne sont pas les seuls. Alors, ils se vengent comme ils peuvent, bassement.

Je leur ai offert trois coffrets de boules Quiès. Je me suis excusée maintes fois, platement. Ils ne réalisent pas leur chance. Eux, ils peuvent dormir avec des bouchons. Moi, non. Je pourrais m'endormir n'importe où. Hier, je me suis endormie à l'arrêt de bus, comme une clocharde cuvant sa vinasse sur le banc de l'abribus. Je me suis réveillée sous les coups de coude d'une mamie qui me regardait de travers en se raclant la gorge bruyamment. J'ai fui son mépris en vitesse.


Avant, je m'amusais de voir à la télévision ces parents qui passaient leurs nuits dans l'ascenseur, en voiture, en poussette, à balader leur enfant pour l'endormir. Ces parents toujours en mouvement, qui redoutaient l'immobilisme, la paupière qui s'ouvre, le rictus qui précède les pleurs. De toute ma condescendance, je me moquais bien de leur incompétence. Je les trouvais pitoyables, esclaves de leur progéniture. Je ne voyais que les situations incongrues, je jugeais avec férocité leur mauvaise éducation. Je ne savais pas qu'avant d'éduquer, il faut survivre.

Bref, je suis là, aux portes du cinéma, me persuadant que je dormirai au moins une heure cette nuit, en considérant que la nuit commence maintenant, à la séance de vingt-deux heures. Le problème est que, j'ai beau connaître le film par cœur, je vais être tentée de regarder. Il est tellement beau, l'accent du sud, sur les mots de Pagnol. Après m'avoir jeté un énième coup d'œil inquiet, le type devant moi a quitté la file. Je bloque la poussette et m'approche du guichet. Je minaude, je dégaine mon regard de cocker. C'est tout ce qu'il me reste. En tenue de survêtement pas trop sale, pour autant qu'on ne me regarde pas de trop près, je mets toutes les chances de mon côté pour être prise en pitié. Liesbeth lève les yeux au ciel en me voyant, se redresse pour regarder par son hublot la file dans mon dos. Elle hésite, comme à chaque fois. Elle a peur de se faire taper sur les doigts. Liesbeth aime le cinéma, elle aime rêver, elle aime les gens. Même les gens comme moi. Elle fait mine de ne pas voir que je suis accompagnée. Si on lui demande, elle pourra nier sa responsabilité. Elle tamponne ma carte. Nous avons un accord. Elle est prête à nous laisser entrer s'il y a moins de vingt personnes dans la salle. Il y a rarement plus à cette heure. Rarement plus dans ce cinéma. Je crains parfois qu'il ne ferme. Les gens préfèrent les super productions et les popcorns. Le Graal entre les mains, je m'apprête à récupérer mon oiseau de nuit. Je me retourne et m'aperçois que la poussette n'est plus là. J'avais pourtant mis le frein ! Est-ce que j'ai bien mis le frein ? Je scrute le trottoir, en long, en large. Elle n'a pas roulé, elle n’est pas bloquée contre une portière de voiture, elle n'a pas basculé dans le caniveau. Elle a disparu ! Comment a-t-elle pu disparaître ? Alors que j'étais là ! Je m'agite sur place, je trépigne. Je voudrais courir, mais pour aller où ? Je demande aux amoureux qui me succédaient dans la file s'ils n'ont pas vu mon bébé. Dans une poussette, une poussette bleue ! Ils me fixent avec des yeux ronds, ne semblant pas comprendre de quoi je parle. N'ayant d'yeux que pour leur idylle, ils ne nous avaient peut-être pas remarqués, finalement. Ils doivent se dire que je suis complètement folle. Qu'est-ce qu'elle ferait au cinéma avec son bébé à vingt-deux heures, celle-là ? Je m'en fiche. J'insiste. Une poussette bleue ! Non, pas vu. L'amour leur donne vraiment des airs d'ahuris. Est-ce qu'ils comprennent ce que je leur dis ? Ce sont peut-être des touristes, si ça se trouve, ils ne parlent pas un mot de français. Exaspérée par leur calme, je retourne voir Liesbeth au guichet. – Gaspard, tu n'as pas vu Gaspard ? J'ai perdu Gaspard ! Elle se débarrasse en vitesse de ses deux derniers clients, leur expédie les tickets et sort de sa cabine. Inspectant la rue, elle me répond – Tu es sûre qu'il était avec toi ?

Comment ça, est-ce que je suis sûre qu'il était avec moi ? Bien entendu, j'en suis sûre ! Pour qui me prend-elle ? Elle pense vraiment que je pourrais oublier mon bébé ? Pourquoi ne s'affole-t-elle pas ? Elle a l'air dubitatif. Elle me regarde, hébétée, comme si la réponse était écrite sur mon front. Je sens qu'elle me cache quelque chose. Elle se pince la lèvre du bout des dents, c'est un signe qui ne trompe pas, je l'ai vu dans une série policière ! – Tu as vu ce qui s'est passé ? Dis-moi ! Je sens bien que tu mens ! Crache le morceau ou je ne remets plus jamais les pieds ici ! Timidement, elle me suggère : – Tu ne retournerais pas chez toi, juste au cas où ?

Au cas où quoi ? Elle est sérieuse ? Elle pense vraiment que j'ai laissé mon bébé à la maison et que je suis tranquillement venue me faire une toile ? Toute seule ? Juste pour le plaisir ?

Exaspérée, je lui balance d'un geste de la main tout le ridicule de sa proposition. Je ne vais quand même pas rentrer chez moi sans Gaspard. Je devrais déjà être en train de le chercher. Je perds du temps. Chaque minute compte. Plus le temps passe, plus mon bébé s'éloigne. Je repense au type devant moi. Pour quelle raison a-t-il véritablement quitté la queue ? Préparait-il son mauvais coup ? En y repensant, il avait un air louche. Je me suis complètement fourvoyée, il n'est pas du tout un vieil intellectuel célibataire, mais un pervers pédophile ! L'imperméable gris, tellement cliché que je n'ai pas voulu y croire. Je spécule, figée par le doute, quand ressens tout à coup l'urgence de bouger. Je lance à Liesbeth : – Reste ici, au cas où quelqu'un revienne ! Je dois y aller !

Qui pourrait bien revenir ? Certainement pas Gaspard, incapable ne serait-ce que de ramper... Le kidnappeur pris de remords ? Quand il aura cerné le monstre, il se ravisera et le ramènera là où il l'a trouvé. Allez Gaspard, crie, pleure, mon bébé ! Ne laisse aucun répit à ton agresseur. C'est le moment de t'égosiller, que je puisse te localiser, te sauver.

Je m'agite, sans pour autant aller vite. Je ne veux rater aucun indice. J'épie l'intérieur des voitures garées dans la rue. Devant chaque porte d'immeuble, je tends l'oreille, espérant l'entendre chouiner. Ce n'est pas son genre, il préfère brailler. J'ouvre même une benne à ordures. Comme si le kidnappeur m'avait pris mon bébé pour le jeter à la poubelle quelques mètres plus loin. Tout cela n'a aucun sens. Que j'aille avec mon bébé au cinéma en pleine nuit ou que je le cherche dans une poubelle, on ne peut pas dire que ma vie ait beaucoup de sens depuis quatre mois. Je guette le moindre son, mais je le sens qui s'éloigne. Je me mets à courir. Il commence à pleuvoir. Le pédophile a prévu le coup, il a pris son imperméable. Et moi qui n'ai pas pensé à prendre sa protection de pluie, il va être trempé. Le bruit des voitures sur la route est amplifié par l'eau qui recouvre à présent le bitume. J'ai envie de leur hurler de faire moins de bruit. Arrivée à un croisement, je tourne la tête de tous les côtés quand je l'aperçois ! Il est loin, mais il est là, l'homme en gris ! En plissant légèrement les yeux, je devine à sa démarche qu'il pousse un engin sur roulettes. Ma poussette, ma poussette bleue ! Mon Gaspard, mon bébé. Il s'apprête à tourner, il est presque au bout de la rue. Je me lance à sa poursuite. Mes seins lourds bringuebalent, prêts à exploser, mais je continue ma course effrénée. Le tire-lait est dans la poussette, je pensais avoir le temps de l'utiliser au cinéma. Mon tee-shirt est trempé d'un mélange de sueur et de liquide mammaire jaunâtre. Je m'essouffle, j'aurais dû me remettre au sport. Encore une ligne non cochée. Mes cuisses me font un mal de chien, je suis à bout de souffle. Je m'accroche à ma douleur pour tenir debout. Il a tourné ! Hors de portée de ma vue, j'accélère. Inconcevable de le laisser filer. Je bifurque aussi, j'y suis presque. Il n'est plus qu'à un mètre, je l'ai ! Le bras tendu vers lui, je le bouscule dans le dos, tant pour me stopper dans mon élan que pour l'interpeller. Une vieille femme se retourne, elle pousse un caddie de supermarché rempli à ras bord de sacs plastiques. Elle me toise de son air bourru. Son odeur me donne envie de vomir et pourtant, elle me regarde comme si c'était moi la plus dégueulasse. – Qu'est-ce qu'elle a, la demoiselle ? Elle me cherche ? Elle veut de la compagnie ? Elle a oublié son parapluie ? Elle veut un sac plastique ?

Abasourdie, je ne sais que répondre. Elle me tend le sac. Dégoutée à l'idée que nos mains se frôlent, je recule d'un pas. Je bredouille : – J'ai perdu... Vous n'auriez pas vu un homme avec une poussette ? Une poussette bleue ?

– Une poussette, tu dis ? Y a bien le gros Jules qui trimballe toujours une poussette pleine de brols, mais je ne l'ai pas vu ce soir. Pourquoi ?

Je m'énerve. Pourquoi suis-je là, à parler du gros Jules ? Elle ne comprend rien. Elle me fait perdre mon temps. Je cherche Gaspard ! Mon bébé. Gaspard ! Dans une poussette bleue ! Est-ce qu'elle est bleue, la poussette du gros Jules ?

– Alors là, j'en sais rien moi. Elle a de ces questions celle-là ! Est-ce qu'elle est bleue, la poussette du gros Jules ? Ce que je sais, c'est que Jules ne volerait jamais un bébé. Non, ça, je peux te le dire !


Au bout de la rue, un halo bleu se reflète sur les façades des immeubles. Le regard de la vieille vire au noir.

– Bon, je serais bien restée avec toi, mais faut que je te laisse. Y a les flics, j'ai pas envie qu'ils me voient. Ils vont encore essayer de m'envoyer dans un centre, ces cons ! Allez, salut beauté !


Les flics ? Pourquoi n'y ai-je pas encore pensé ? La voilà ma solution ! Ils vont lancer un avis de recherche, sillonner le quartier et retrouver Gaspard ! J'essuie la pluie qui ruisselle sur mon visage avec la manche de mon tee-shirt et reprends ma course. J'arrive devant la voiture. Le gyrophare est allumé. Elle est garée en double file, vide. Je plaque mon front contre la vitre pour regarder à l'intérieur quand j'entends une voix autoritaire dans mon dos, me demandant si elle peut m'aider. Une policière. J'ai de la chance, c'est une femme. Seule une femme pourra comprendre ma détresse, seule une femme me viendra en aide. Quand je me retourne, elle a la main posée sur son arme. Je ne vois aucune compassion dans son regard. Instinctivement, je lève les mains. Je sens qu'il suffirait de peu pour qu'elle dégaine, je la sens méfiante, tendue. Pourquoi ai-je regardé dans la voiture ? Ça me donne un air suspect. Qu'est-ce qu'elle s'imagine ? Que je suis à la rue ? Une clocharde qui cherche un paquet de chips abandonné sur le siège passager ? Une toxico à la recherche de sa dose ? Je me rends compte que je n'ai pas vraiment l'allure d'une mère de famille respectable. Une mère digne de ce nom ne se retrouverait pas dehors, sous la pluie, en plein milieu de la nuit. Et puis, mon enfant a disparu. Suis-je toujours maman ? Je voudrais leur montrer mes seins, mon ventre strié de vergetures, mais je doute que cela joue en ma faveur. J'ai peur qu'elle dégaine.

Un autre flic arrive. Il s'immobilise un pas derrière sa collègue et met la main sur son holster.

– Ben alors, Copette, qu'est-ce que t'as chopé là ?

– Elle était en train d'essayer de forcer la bagnole.

Comment ça, forcer la bagnole ? Mais non ! J'ai juste jeté un coup d'œil à l'intérieur ! J'aurais dû me douter que ça ne m'apporterait rien de bon. Je cherche mon bébé ! C’est sa parole contre la mienne. Je vais finir victime d'une bavure policière et Gaspard n'aura qu'à se débrouiller. Je reste sur mes gardes, ils sont sur les nerfs en ce moment, avec les émeutes. À la fois offensifs et sur la défensive. Scandalisée, je laisse échapper un – Mais non...

– Tu te retournes et tu mets les mains sur le capot, maintenant !

Il me tutoie. Je n’y vois aucun signe d’une amitié naissante. Je m'exécute, convaincue que garder le silence à ce moment précis n'est pas un droit, mais une nécessité. Des deux, je sens que c'est lui le chef. Parce qu'il est vieux et qu'elle est jeune ? Parce qu'il est un homme et qu'elle est une femme ? Et ce surnom, "Copette", qu'est-ce que ça peut bien signifier ? Vu le ton, ce ne doit pas être un petit nom affectueux. Je sens bien que cette fille n'est pas sa copine. Un anglicisme peut-être ? Un qualificatif détourné pour une petite flic, une fliquette ? Elle a au moins trente ans de moins que lui. Elle est trop jeune pour être prise au sérieux. Que doit-elle faire pour prouver sa légitimité ? Combien d'années lui faudra-t-il pour qu'on reconnaisse son autorité ? En fait, cette fille, c'est moi. Le problème, c'est qu'elle ne le sait pas. Elle me regarde comme une vermine, elle se pense bien supérieure à moi.

Le flic me palpe, sans délicatesse, sans grande brutalité non plus. Ses mains sous ma poitrine me font perdre encore un peu de liquide. Il ne le remarque pas. Trempée jusqu'aux os, je regrette d'avoir refusé le sac plastique.

Bredouille, je vois dans son attitude qu'il est déçu. Il me demande mes papiers. Évidemment, ils sont restés dans la poche de la poussette. Je cumule les circonstances aggravantes. Je balbutie quelques explications confuses. Au point où j'en suis, je décide de lui dire la vérité, toute la vérité. La disparition, le cinéma, le type à l'imperméable, Gaspard, la poussette bleue. Le sourcil levé, il m'écoute malgré lui, sans conviction.

– Tu bouges pas, OK ?

Il s'éloigne pour discuter avec Copette. Elle me toise. Je n'arrive pas à distinguer ce qu'ils se disent. Ils reviennent vers moi et elle me prend par le bras :

– Tu viens au poste avec nous. On a quelque chose pour toi.

Mon visage s'éclaire. Je passe tout à coup à un état d'euphorie qui ne m'est pas familier.

– Vous avez trouvé Gaspard ? Il est au commissariat ? Vous l'avez trouvé, c'est ça ?

– Monte !

Pourquoi ne veulent-ils rien me dire ? Insondables, leurs traits sont durs, leurs lèvres pincées. Je regarde par la vitre les rues sombres, la pluie qui n'en finit pas de tomber. Je passe la main sur la vitre pour chasser la buée. Au son de Nostalgies, rassurée par la lumière orangée des lampadaires, je me persuade que mon cauchemar est bientôt terminé. Gaspard m'attend au poste. Ne pleure pas, mon chéri, Maman arrive.

La portière s'ouvre. Le bras qui m'attrape m'extirpe de ma torpeur.

– Allez, viens !

Nous passons la porte du commissariat. J'entends un bébé pleurer. C'est lui, je le sais. Le gars derrière le bureau d'accueil lève les yeux vers nous et tend un trousseau de clés à Copette.

– Tu la mets au fond, avec les autres.

Copette ouvre la porte d'une cellule collective. Une sorte de salle d'attente entourée de barreaux. Est-ce une cellule de dégrisement ? Une chose est sûre, c'est une cellule. Ils me pensent en plein délire hallucinatoire. Pourtant, ils savent bien que je leur dis la vérité, puisqu'ils ont Gaspard. Je l'entends pleurer. La pièce est grande. Chacun des trois murs de la cellule est doté d'un banc en ciment inamovible. Le hasard fait bien les choses, à l'intérieur, nous sommes trois. Un homme tatoué, le genre qu'il ne faut pas emmerder, une femme portant une longue cape bleue, et moi. Je m'assois discrètement du côté encore libre et me replie sur moi-même dans un réflexe de protection.

Je suis contente de ne pas être seule avec monsieur muscle. Un de ses tatouages est à moitié dissimulé par sa manche, mais je crois deviner une croix gammée. S'il savait que ma mère était juive... J'essaie de capter l'attention de ma codétenue. Je ressens comme un besoin irrépressible qu'on se serre les coudes. Une sorte de solidarité féminine primaire me démange. Pourquoi est-elle ici ? Accoutrée de la sorte ? On dirait un déguisement. Recroquevillée sur elle-même, comme moi, le dos voûté, son visage est caché dans sa capuche. Je n'ose pas bouger. J'observe. Le nazi aussi me regarde du coin de l'œil. Je fais mine de ne pas le remarquer. Me voilà prise dans le triangle noir de cette cellule grise qui sent la pisse. Alors que la femme reste parfaitement immobile, je distingue un mouvement sous sa cape. Elle se redresse légèrement et le rideau s'ouvre sur un bébé à peine plus petit que Gaspard ! Les yeux écarquillés, je tente d'apercevoir le visage du bébé. Tendant le cou à m'en décrocher une vertèbre, je parviens enfin à le voir. Elle le pose sur son épaule et lui tapote le haut du dos. Ce bébé n'a rien de commun avec Gaspard. Il paraît si paisible. Je regarde, émerveillée, ce bébé qui a tété en silence, fait un rot sonore et rassurant et s'est endormi sur l'épaule de sa mère dans une logique parfaite et méprisable. La femme a la peau lisse et les traits reposés. Ça y est ! Je sais à qui elle me fait penser : à Marie ! La ressemblance est troublante. Sa cape est plutôt bleu roi que bleu ciel, mais avec son visage angélique, elle a vraiment un air de sainte vierge. J'ai envie de lui demander comment elle fait, mais je n'ose pas. J'ai peur d'être le point noir qui viendrait ternir le halo de lumière divine qui les entoure, peur d'interrompre leur quiétude. Moi aussi, je voudrais câliner mon bébé, le couvrir de baisers, lui montrer à quel point je l'aime. Pourquoi ne se laisse-t-il pas faire ? Toujours à me repousser, comme s'il savait que je ne voulais pas de lui, comme s'il savait que j'ai prié pour faire une fausse couche. Mais ça, c'était avant, mon Gaspard. Je regrette. Si tu savais comme je le regrette. Reviens-moi, mon Gaspard. Pardonne-moi.

Je t'en ai voulu de m'avoir fait grandir trop vite, de m'avoir fait devenir mère avant même de me sentir femme, mais c'est fini tout cela. Il m'a fallu te perdre pour te désirer. Tu me manques. Tu peux pleurer, autant que tu voudras, je serai toujours là pour te consoler. Ne t'inquiète pas mon amour, nous serons bientôt réunis. Dans quelques minutes, je vais retrouver ta poussette, mes papiers et tout va s'arranger, tu verras. Nous n'irons plus au cinéma. Maman va bien s'occuper de toi, je te le promets.


Le bruit des clés dans la serrure me réveille en sursaut. J'ai dû m'assoupir un instant, ma nuque est toute endolorie d'avoir dormi assise, j'ai du mal à me redresser. Une jeune femme en blouse blanche me regarde avec compassion et me demande :

– Elle est à vous, cette petite crevette ?

Mon bébé ! Je n'ose y croire. Elle me le tend avec délicatesse, comme la sage-femme l'avait fait après mon accouchement. Elle a l'air bienveillant d'une infirmière. Sans le savoir, elle a déjà pansé mes plaies. Pendant un court instant, je me demande ce qu'elle fabrique ici, au commissariat, mais qu'importe. J'ai mon bébé dans les bras. Il est beau, il est calme. Ses paupières s'ouvrent et se referment paisiblement. Il paraît rassuré de me voir. J'ai envie de le montrer à tout le monde, à la sainte vierge d'abord ! Regarde, Marie, le mien aussi dort comme un ange ! Elle ne me regarde pas. Elle somnole. Les battements de son cœur sont calés sur la respiration de son bébé. Dans une harmonie parfaite, ils ne font qu'un. Elle m'ignore. Cela a le don de m'agacer. Je fulmine en silence. Concentrée sur son bonheur, elle n'a pas la décence de remarquer le mien. Le bras enquilosé, je redresse Gaspard et constate qu'il est mouillé. Évidemment, je n'ai pas de quoi le changer. Je le retourne pour constater l'étendue de la fuite. Ce que je pensais être du pipi est d'un rouge sombre. Son pyjama en a absorbé une partie, mais des gouttes commencent à maculer le sol. Je fixe ma main ensanglantée avec stupeur, je panique. Qu'ont-ils fait à mon bébé ? Il a les yeux fermés. Je l'appelle. Gaspard !!! Je le secoue. Je sais qu'on ne doit jamais secouer un bébé, mais c'est plus fort que moi. S'il est vivant, il va se réveiller, il va pleurer. Allez, pleure, mon bébé ! Réveille-toi ! Crie, mon amour !


Comme après une longue apnée, je prends une profonde inspiration, j'essaie de refaire surface. Mes yeux s'ouvrent avec un immense soulagement sur le luminaire accroché au plafond de ma chambre. Je tapote l'écran de mon téléphone. 6h28. Je peine à quitter mon état d'agitation. Je n'ose pas croire que j'ai dormi. Il est 6h28 et je dormais. L'appartement est anormalement calme. Prise de panique, je me précipite vers sa chambre. Sur la pointe des pieds, je m'approche de son berceau. Il a les points fermés. Je ne décèle aucun mouvement apparent. Pleine d’inquiétude, je tends alors la main vers son visage et sens un léger souffle chaud sortir de ses narines et venir se poser avec régularité sur ma paume. Un mauvais rêve. Tout cela n'était qu'un mauvais rêve... Il est 6h28, il dort. Je m'apprête à profiter de ce moment de grâce et rejoindre mon lit, quand le poids de mon corps soulagé fait grincer une latte de parquet. Il se met à hurler. Il est six heures et demi, notre journée peut commencer.


*Nouvelle écrite pour l'appel à textes du prix Nuit blanche du Noir, catégorie nouvelle.



2 commentaires

Posts récents

Voir tout

2 comentarios


Henri-Claude FANTAPIE
Henri-Claude FANTAPIE
22 ago 2023

Eh ben ! t'as le cauchemar extrême au moins... je ne me doutais pas quels étaient tes rêves derrière ton pupitre pendant les concerts, avec ton air pas endormi du tout (mais sans ton Gaspard probablement caché dans la grosse caisse... )🤣

Me gusta
Luce Caron
Luce Caron
24 ago 2023
Contestando a

Mon pire cauchemar, je ne l’ai pas encore écrit… 😅

Me gusta

Inscrivez-vous pour être avertis des nouveaux posts !

bottom of page