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La vérité sort de la bouche des monstres

Comme tous les soirs, assise sur son lit, j’attends qu’elle se brosse les dents.

Épinglé au mur, au milieu d’autres dessins de princesses et de licornes, il trône. Sur son papier légèrement froissé, avec ses quatre bras inégaux, ses trois jambes et ses cheveux hirsutes, il fait partie du décor. Il m’est devenu familier, comme un voisin qu’on croiserait chaque jour, qu’on saluerait poliment d’un léger signe de tête. Je le regarde sans réellement y prêter attention, mais ce soir, nos regards se croisent. De son unique œil jaune, il me scrute. Je divague… Je ne me pensais pas épuisée à ce point. Bien que consciente de l’invraisemblance de la situation, il me fait froid dans le dos. Je décide de l’ignorer. Je m’affaire. Pour me donner une contenance, je range quelques livres, prépare ses vêtements du lendemain. Il m’épie, je le sens. C’est plus fort que moi, je dois vérifier. Je l’observe à nouveau. Non, je n’affabule pas, il me fixe. Telle Mona Lisa, il me suit. Où que j’aille, il est là. Nous nous défions tacitement, c’est à celui qui détournera les yeux en premier. Il m’adresse un sourire narquois, que j’attribue à mon manque de sommeil. Cela fait maintenant un mois que, chaque matin, je cache les preuves d’une nuit passée sur le canapé. Comme pour me faire comprendre qu’il sait, il me jauge, il me toise.

Depuis qu’elle l’a matérialisé, à grands coups de crayon rouge, je ne dois plus le traquer sous le lit. Elle l’a enfermé dans une cage de feutre noir, trop petite pour lui. Ses cheveux dépassent. J’ai l’étrange impression qu’ils ont poussé. Il aurait bien besoin d’une petite coupe, quoiqu’un coup de gomme suffirait. Sa bouche difforme commence à trembler, son expression change. Son air féroce devient suppliant. Il me murmure qu’il n’est pas à sa place, il m’implore de le libérer. Pleine de compassion, je m’apitoie sur le sort de celui qui fait régner la terreur nocturne. La dessinatrice est maligne, sa cage n’a pas de serrure. Je ne peux rien faire, désolée.

Je lui rétorque qu’il n’est pas le seul à se sentir pris au piège. Moi aussi, je suis prisonnière. Prisonnière de ces murs, pour lesquels je me suis endettée, prisonnière de ces meubles, que j’ai pourtant choisis, prisonnière de ma famille, que j’ai décidé de fonder. Emprisonnée dans des cases, voilà.


Comment lui dire la vérité sans détruire sa petite confiance en elle ? Comment lui avouer que l’amour n’est pas éternel ? Est-ce qu’elle me croira, si je lui dis que l’amour n’est pas inconditionnel, sauf pour elle ? Les exceptions existent-elles vraiment ? Comment lui dire qu’il m’est impossible de rester, sans passer pour une égoïste ? M’en voudra-t-elle de préférer la fuite à l’ennui ? Va-t-elle pleurer ? Par ma faute ? Je ne peux supporter ses larmes sans me liquéfier. Comment partir sans l’abandonner ? Quels mots utiliser ? Garde alternée ? Comment renier l’entité « papa et maman » ? Comment rester sa mère sans son père ? Est-ce que son regard sur moi changera ? Serai-je reléguée au rang d’ingrate, de lâche ? De méchante, tout simplement ?

Je le sens qui ricane. Il serait capable de profiter de la situation, le fourbe. Et s’il arrivait à passer à travers les barreaux, à la terroriser de nouveau ? Qui passera l’aspirateur sous son lit le soir ? Qui fera la danse qui fait fuir les cauchemars ? Qui prononcera la formule magique « Abracadabri abracadabra, monstre sous le lit, à trois, tu disparaîtras, 1, 2, 3" ?

Comment les quitter, sans passer pour un monstre ?


— Maman, tu me lis une histoire ?

— Bien sûr, ma puce. On lit « Zoé a deux maisons » ?




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Lia

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Henri-Claude FANTAPIE
Henri-Claude FANTAPIE
07 de jul. de 2023

👻très sensible ...

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