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Le type de l'ascenseur

Je peine à ouvrir les yeux. Les paupières collées, j’ai une enclume posée sur le front et un marteau-piqueur burinant chacune de mes tempes. Les rideaux sont tirés. Un rai de lumière a forcé le passage entre les pans de tissu pour venir s’écraser contre le mur de ma chambre. Le soleil est déjà haut. Filou vient se frotter contre mon flanc en miaulant, son estomac doit crier famine, ses câlins ne sont jamais gratuits. Instinctivement, je tends la main vers lui pour le caresser, mais mon bras est retenu. Je tourne la tête et constate avec effroi que je suis attachée à mon lit, ficelée par des rubans de satin rose. Le souffle court, je me débats, impuissante. Comme un coup de pioche supplémentaire, la soirée d’hier me revient. Samedi soir. Le type de l’ascenseur. Le dernier verre chez moi. Dire que c’est moi qui l’ai invité. Ma petite robe échancrée. On dira que je l’avais bien cherché. Avec un décolleté pareil, faut pas s’étonner !

Est-ce qu’il est encore là, à m’attendre dans la pièce voisine ? Il a dû mettre quelque chose dans mon verre, je n’étais pas si éméchée. Et ma tête… Je tire, je m’agite, je hurle, mais rien ne sort. Un gémissement tout au plus. Qu’est-ce que j’ai dans la bouche ? Une sorte d’énorme boule dans la gorge. C’est rond, je le sens. Une boule-bâillon certainement, comme dans ce polar coréen que je viens de lire. Je devine l’armature derrière mon crâne. Si l’on m’avait dit qu’un jour, je porterais un truc pareil… Voilà ce que ça donne d’avoir laissé un sex shop s’installer dans la ville. Ils ont le culot d’appeler ça « Lover shop ». Une invitation aux détraqués, oui ! C’est un fétichiste, il va faire de moi son jouet. S’il est là, il a dû m’entendre, il va rappliquer.

Tétanisée, je fixe la porte, attendant d'apercevoir mon bourreau dans l’encadrement. Je sens mon cœur battre dans chaque veine de mon corps. Rien ne sert de m’égosiller, je suis muselée. De haut en bas, je me frotte la tête contre l’oreiller pour tenter de me dégager. Faire glisser la sangle pour pouvoir crier ma détresse, appeler à l’aide. Mes cheveux se coincent dans la bride, chaque va-et-vient m’en arrache quelques-uns. L’attache me rentre dans le crâne, elle doit être métallique, je crois que je saigne.

Quel supplice va-t-il m’infliger ? Est-ce qu’il a prévu de me tuer ? Préfère-t-il me faire souffrir avant ? Je n’ai pas envie de souffrir. Pas vraiment envie de mourir non plus. Le chat se frotte de plus belle, j'essaie de le repousser, qu’il arrête de miauler, il va attirer l’attention. L’appartement est silencieux, je ne perçois rien d’autre qu’un désagréable bourdonnement dans mes oreilles. J’attends encore, raide. Le calme dominical m’angoisse plus qu’il ne me rassure. Je crains de voir la porte s’ouvrir. Je n’ai jamais aimé les surprises. Je tente de m’en persuader, il n’est plus là. Il est parti, sans égards, comme on quitte un coup d’un soir un peu foireux.

Par réflexe, je jette un coup d’œil à l’horloge qui indique midi et demi. Il est midi et demi depuis des mois. Les piles sont dans le tiroir, le tic tac de la trotteuse m’empêchait de dormir. Au magasin, je ne l’avais pas décelé, je la trouvais jolie, comme si ça suffisait. Je me suis encore fait avoir. Je cherche des yeux mon téléphone, que je pose tous les soirs à côté de mon lit. Il me sert de réveil et a le bon goût d’égrainer le temps qui passe en silence. Mais sur la table de chevet, je ne vois que ma lampe et une boîte de mouchoirs. Ça me fait une belle jambe. Je ne vais pas pleurer. Je suis desséchée. J’ai soif. Je peux à peine avaler ma salive, bâillonnée de la sorte.

Je reprends ma lutte acharnée pour me libérer. Je me contorsionne, je tire, je pousse, fort, longtemps, je m’essaye à quelques coups secs. Rien ne bouge. Je pensais le satin moins résistant. Le tissu soyeux a quand même laissé des traces. Mes poignets virent au mauve, je vais avoir de sacrés hématomes. Je parviens à redresser la tête et constate avec dégoût que je porte une culotte en dentelle rouge et des cuissardes vernies. La terreur m’envahit. Est-ce qu’il m’a violée ? Vu l’accoutrement, c'est probable, pourtant je n’ai pas mal. Si c’était le cas, j’aurais sûrement mal et puis, aurait-il pris la peine de me remettre une culotte ? Quoiqu’on ne puisse pas vraiment appeler ça une culotte, vu le peu de tissu. Ce n’est pas à moi, je n’ai jamais eu ce genre de lingerie dans ma garde-robe. Est-ce qu’elle a déjà été portée ? Par une autre ? Cette idée me donne la nausée. Les bottes non plus ne m’appartiennent pas. C’est un comble, moi qui n’ai jamais réussi à en trouver une paire à ma taille. J’ai les mollets trop gros. Impossible de remonter la fermeture éclair jusqu’en haut. Prise de honte, je cherche à rabattre le drap sur mon corps dénudé, sans y parvenir. Mes pieds aussi sont ligotés. Marge de manœuvre proche de zéro.


Il est parti. Comme les autres, avant. Je me résous à être abandonnée à mon propre sort. Je ne sais pas si je suis soulagée. Je m’étonne de mon sang-froid, j’espère qu’il n’est pas prémonitoire…

Est-ce qu’il va revenir ? Oui, il va revenir, sinon pourquoi me laisser dans cette posture ? Mais quand ? Et pourquoi ? Me torturer ? M’étrangler ? Me poignarder ? Est-ce qu’il veut faire croire à un simple jeu sadomasochiste qui aurait mal tourné ? Compte-t-il se débarrasser de mon corps ? Il va me jeter dans le canal. Je finirais là, flottant au bas de l’ascenseur de Stépy. Au pied de l’ascenseur, ça ferait une jolie morale à l’histoire, la boucle serait bouclée. Ou bien prévoit-il de me laisser pourrir ici ? Qui me découvrira ainsi ? Et après combien de temps ? Pitié, faites que ce ne soit pas maman… Je la vois d’ici, « oh, ma pauvre petite fille ». Que je m’égratigne les genoux ou que je me fasse égorger, je serai toujours sa pauvre petite fille. Demain, je suis censée avoir quarante ans. Elle a prévu de m’emmener au restaurant. Pas dans un gastronomique comme hier, juste à la pizzeria. Rien d’extravagant. Maman n’aime pas l’extravagance. Je remarque que ma robe est posée sur le dossier de ma chaise. Elle ne traîne pas au sol, ne semble pas déchirée, non, elle est soigneusement pliée. C’est un maniaque. Il va me tuer. Les psychopathes sont tous des maniaques.


Dire que j’en ai fantasmé pendant des mois. J’ai eu le nez fin !

Tous les matins, quand j’arrivais au travail, il se tenait dans l’ascenseur qui me menait à mon bureau du septième. Je l’ai tout de suite trouvé incroyablement séduisant. Après quelques jours, nous nous saluions d’un bonjour cordial. Face à la porte, j’imaginais son regard, son souffle dans mon dos et ça me picotait le bas du ventre. Je m’étais pourtant promis de tirer un trait sur les hommes. Il aurait suffi d’un geste pour que je renonce à mon serment. Quand la porte s’ouvrait à mon étage, je devais me faire violence pour le quitter sans me retourner, feindre l'indifférence. Me reluquait-il ? Que regardait-il ? Mon dos, mes fesses ? J’aurais voulu rouler des hanches pour me rendre irrésistible, mais plus j’y prêtais attention, plus ma démarche tournait au ridicule.

Que faisait-il dans cet immeuble ? À quel étage descendait-il ? Je ne l’ai jamais su. Pas au huitième, Marc me l’aurait dit. Ça l’énervait un peu mon histoire avec ce type. S’il me voyait… On ne rencontre pas le prince charmant dans un ascenseur, tu devrais faire attention. Nous avions l’habitude de manger ensemble à la cafétéria tous les midis. Nous échangions d’ordinaire les potins de bureau, mais depuis quelques mois, je ne lui parlais plus que de l’objet de mes fantasmes. Et lui, me rabrouait. Je pensais qu’il était jaloux, qu’il avait peur que je ne sois plus disponible pour nos soirées bonbons-télé du samedi soir. Après ma rupture, il y a quatre ans, il avait essayé de m’embrasser. Je l’avais repoussé, il avait balbutié quelques excuses, avait mis ça sur le compte d’une grande compassion. Il ne supportait pas de me voir malheureuse. J’ai cru que notre amitié n’en sortirait pas indemne, mais après une période de gêne partagée, nous avions repris nos habitudes. Et maman qui me demande chaque semaine pourquoi je ne suis pas avec Marc. Vous vous entendez si bien… Une chose est sûre, il ferait un meilleur gendre que le type de l’ascenseur. Marc avait raison. Maman aussi. Bon.

Du jour au lendemain, il a disparu comme ça, pouf ! J’en étais malade. Durant des mois, j’ai trouvé des prétextes pour quitter mon bureau. Je suis même allée visiter les étages supérieurs, jouant la biche égarée. J’évitais le huitième, de peur que Marc me sermonne. Il n’y comprenait rien. Trop terre à terre. Les gens comme nous ne vivent pas d’histoire extraordinaire. Tu planes complètement ma vieille ! Ton idylle, c’est pour ne pas regarder ta vie en face. Amoureuse d’un type dont tu ne connais même pas le nom, à qui tu n’as jamais adressé un mot, non mais, tu t’entends ? Il m’a énervée, à me prendre de haut, à me traiter de midinette. Je lui ai rétorqué qu’il avait surtout peur de perdre la complice de sa petite vie ordinaire. Il n’a pas aimé. Nous nous sommes balancé des atrocités. Il n’est pas venu me chercher à la pause de midi.


Il me manquait, mais mon orgueil m’empêchait de faire un pas vers lui. Il avait raison, je m’étais enferrée dans une petite vie minable. Secrétaire médicale, pas vraiment jolie, gros mollets, célibataire, ignorée de tous, y compris de mon chat, que pouvais-je bien espérer de plus ?

Un matin, je fixais le bouton de l’ascenseur qui se laissait désirer. Quand la porte s’ouvrit, mon corps tout entier fut traversé par une décharge électrique. Il était revenu ! Non seulement il était revenu, mais pour la première fois, il m’a adressé la parole. La plus belle phrase du monde…

— Au septième ciel, comme d’habitude ?

Fébrile, j’ai rougi et acquiescé. Que faire ? Vite, prendre mon courage à deux mains, ne pas le laisser filer. Pas question de le laisser m’échapper. Tant pis s’il me trouvait désespérée, je devais lui proposer un rendez-vous. Postée à ses côtés, appuyée au miroir du fond, j'essayais de me calmer, de cacher mon hystérie. Avant même que j'ai pu réfléchir à mon approche, il m’a devancé, me proposant de m’emmener dîner. Dîner ! Pas juste un verre, non, dîner ! Au restaurant ! J’ai accepté, il a écrit son numéro de téléphone sur ma main et quand la porte s’est ouverte à mon étage, je me suis précipitée, percevant de loin un À ce soir ! improbable. J’ai tout fait vite. Je m’affairais pour contenir mon excitation. Je n’avais pas affabulé ! N’en déplaise à Marc. Il en aurait été baba de savoir que j’étais invitée au restaurant. J’avais envie de hurler de joie, qu’il l’entende du huitième. Envie d’aller me poster devant son bureau d’accueil pour lui tirer la langue. Oui, j’avais raison ! Tu penses peut-être que je suis nulle, mais lui, il s’intéresse à moi et il vaut bien mieux que toi !


Après le restaurant, nous sommes montés prendre un verre chez moi, ce qui ne me ressemble pas. Je n’avais que du rosé tiède ou de la tisane. Il a dit « De la tisane, c’est parfait ». J’en ai déduit que je venais de rencontrer l’homme de ma vie. J’aurais dû mettre des collants. Je mets toujours des collants. Je n’aime pas mes jambes. Je devrais les masser, de bas en haut, comme dit maman, ça m’épargnerait ses commentaires sur mes varices naissantes. C’est bien simple, si tu ne fais rien, dans vingt ans tu auras les jambes marbrées comme ta pauvre mère. Telle pauvre mère, telle pauvre fille. Comme par hasard, le seul jour où je ne porte pas de collants, il faut que je tombe sur un malade.

Qu’est-ce que je sais de lui, au fond ? Rien. Justement, j’ai remarqué qu’il avait l’art de répondre à une question par une autre question, comme ma psy. Parle-moi de toi, qu’il disait. J’aurais dû me douter que c’était louche. Un homme ne laisse pas parler une femme pour le plaisir de l’écouter. Je m’imaginais bien passer le dimanche entier au lit. Mon vœu est exaucé. Des heures que je poireaute. Il aime se laisser désirer, le salaud. Je ne dois pas m’endormir. Il va revenir. Je veux être prête à l’affronter, ne pas lui faciliter la tâche. Chanter pour rester éveillée. L’intégrale Michel Berger. La groupie du pianiste, ma préférée. « Elle fout toute sa vie en l’air, et toute sa vie c’est pas grand-chose. Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu faire, à part rêver seule dans son lit, le soir entre ses draps roses ». Pathétique, quand j'y pense et pourtant, n’est-ce pas magnifique de se renier par amour ? C’est ce que je croyais. Je commence à trouver que je lui ressemble. Sauf que mon pianiste à moi est un gros pervers. Filou s’est mis en boule à mes pieds, il semble avoir oublié sa faim, ses ronronnements me bercent. Décidément, ce chat m’embête…


Je le vois, debout, face à moi, au pied de mon lit. Il m’enfonce des aiguilles dans les pieds et me lèche entre les orteils. Je me redresse en sursaut, trempée de sueur, un filet de bave coulant dans mon cou. Filou est occupé à me mordiller les doigts de pieds avec frénésie. Malgré mes efforts, j’ai dû m’assoupir. Je tente de faire dégager le chat quand j’entends un bruit de clés dans la porte. J’aurais voulu faire la morte mais j’use mes dernières forces pour faire sauter mes liens. Je n’ai encore rien vécu, ma page est encore vierge, je n’ai que quarante ans, mon heure ne peut pas être venue ! Douze ans d’un boulot supposé être temporaire, pas d’amour, pas d’enfant, pas d’amis. Juste un Marc et une mère. Non non, ça ne peut pas se finir ainsi !

– J’ai apporté du champ' et une comédie romantique ! Ce que je ne ferais pas pour tes beaux yeux ! Demain tu seras trop déprimée pour le fêter, alors j’anticipe ! Tu es là ?


Mon sauveur…

En entrant dans la chambre, Marc a lâché la bouteille qui a roulé jusqu’au lit. Il s’est précipité vers moi en pleurant. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Il a passé la soirée à me poser mille questions auxquelles je n’avais pas la force de répondre. Nous avons bu le rosé pas frais, assis dans le canapé. Lui, intarissable. Moi, mutique, ne pouvant détacher mon regard des deux tasses propres posées sur l’égouttoir de l’évier. Ses paroles m’arrivaient par bribes « … folle… attention… changer tes serrures… demain… ma vieille… chance… plainte... » Fatiguée de cette inquisition, je me suis réfugiée dans la salle de bain. Immobile sous le jet, je suis restée prostrée un long moment avant de frotter, faire mousser, récurer le moindre centimètre de ma peau. Quand je suis sortie, Marc avait changé les draps. J’ai dormi dans le canapé. Il a dormi dans mon lit.


Lundi matin.

Nous attendons l’ascenseur. Hagarde, je fixe le bouton d’appel. Rouge. Comme la culotte. Une file se crée dans le hall d’entrée quand j’aperçois sa silhouette. Tétanisée, je le regarde s’avancer vers Marc et lui donner une tape sur l’épaule. Je fais un pas en arrière. Marc se tourne vers moi :

— Tu connais Gilles, notre stagiaire du huitième ?



Je présente cette nouvelle au concours re-Nouvelles, organisé par la ville de La Louvière, dont le thème imposé est "Ascenseur".


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